La note d’intention

L’origine du film


Au début du projet et des discussions avec Eddy, je me suis rendu compte que je n’avais pas vraiment conscience des limites qu’imposent les maladies chroniques. Pour dire vrai, je pensais savoir, et je me trompais. Je pensais assez naïvement que sa limite la plus handicapante serait son insuffisance respiratoire. Ce n’était pas le cas.
J’ai découvert les contraintes invisibles que sont la fatigue chronique, la complexité de l’alimentation et tout le quotidien qui s’organise autour de la maladie. Rien de tout cela ne s’imagine ou ne se devine au premier regard.

J’ai alors voulu comprendre ce que ces maladies imposent réellement au quotidien, et voir ce que cette cordée allait en révéler.
Avant de partir en montagne filmer l’expédition, je ne savais pas si tous les participants arriveraient au sommet. Et finalement, ce n’était pas le débat.
Ce qui m’intéressait, c’était ce que cette expérience allait provoquer chez eux : leurs doutes au départ, ce qu’ils allaient vivre pendant l’ascension et ce qu’ils en ramèneraient une fois redescendus.

Je voulais voir si chacun vivrait cette expérience différemment, selon son histoire, ses limites et ce qu’il était venu chercher dans cette ascension.

Je voulais aussi, et surtout, vivre cette aventure humaine de l’intérieur.

Une autre idée de la performance.


Ce qui m’intéressait dans cette cordée, c’est qu’elle ne réunissait pas des athlètes venus chercher une performance, une première ou un record.
Loin de là.

C’étaient des personnes aux parcours, aux capacités et aux contraintes très différents.
Certaines vivaient avec des maladies chroniques ou des handicaps parfois totalement invisibles.
Et elles allaient devoir s’adapter, faire avec leurs doutes et trouver leur propre manière d’avancer pour tenter d’atteindre le sommet.

La notion de performance changeait alors totalement de sens.
Il ne s’agissait plus d’aller plus vite, plus haut ou plus fort, mais de découvrir jusqu’où et comment chacun pouvait aller, en s’adaptant au mieux.
La cordée m’intéressait aussi dans ce qu’elle impose de collectif : avancer ensemble, tenir compte du rythme des autres, aider et accepter d’être aidé.

Le sommet n’était plus seulement une affaire individuelle.

Un regard d’égal à égal.


J’ai voulu regarder les participants d’abord comme des personnes, et non comme des patients hors norme.
La ligne de conduite était de ne surtout pas transformer les protagonistes en super-héros ni en victimes de la maladie.

Je voulais laisser au spectateur la possibilité de s’identifier à eux, dans leurs limites, leurs doutes et leur envie de continuer à faire des projets. Peut-être jusqu’à se demander « Ils ont osé, pourquoi pas moi ?»
Je me suis donc préparé à ce que certains n’atteignent pas le sommet. Le film devait pouvoir raconter aussi cela, sans transformer un renoncement en échec.

Au final, je voulais montrer que la maladie ou le handicap font partie de leur histoire, sans pour autant résumer leur identité.

Randonner avec la cordée


L’idée de commencer directement au refuge, en pleine montagne, était de créer immédiatement une dissonance.
Le spectateur voit des personnes se préparer pour une ascension en haute montagne tandis qu’il entend parler de restrictions alimentaires, de traitements lourds ou encore d’une participante qui, deux ans auparavant, ne pouvait presque plus marcher. Je voulais créer dès les premières minutes un décalage entre ce que l’image laisse supposer et ce que les voix révèlent.

Le retour à la veille permet ensuite de faire connaissance avec ces personnes, de découvrir leur histoire, ce qu’elles vivent au quotidien et ce que représente pour chacune cette ascension.

Lorsque le récit revient au matin de l’ascension, le spectateur ne devrait plus regarder ces marcheurs et cette progression vers le sommet de la même manière.

L’ascension est ensuite filmée depuis l’intérieur de la cordée. Je voulais que le spectateur progresse avec le groupe plutôt qu’il ne l’observe de l’extérieur : ressentir le rythme, les difficultés, l’entraide et la complicité qui se construit au fil de l’aventure.

La trace


Je souhaite que le film laisse au spectateur un regard plus juste sur la maladie chronique et le handicap, notamment sur toutes les contraintes qui restent invisibles au quotidien.

Je voudrais aussi qu’il sorte du film avec l’idée qu’une limite ne signifie pas nécessairement un renoncement. Certes, elle peut imposer de ralentir, de s’adapter, de demander de l’aide ou de changer de chemin, sans pour autant empêcher de continuer à faire des projets.

Et surtout, j’aimerais que le film puisse redonner de l’espoir à ceux qui traversent une période difficile, qu’ils soient confrontés à la maladie, au handicap ou simplement convaincus que certaines choses ne sont plus possibles pour eux. S’il peut amener certains spectateurs à reconsidérer leurs propres limites et à se demander ce qu’ils pourraient encore entreprendre, alors il aura rempli son rôle.

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